Développement et Démocratie vont de paire

20 août 2009
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Voilà un sujet sur lequel j’avais commencé une réflexion et qui me taraude depuis la parution de la dernière version du Democracy Index par The Economist. Un ami m’a offert le déclic. Je vais essayer de vous faire partager ma pensée sur deux sujets qui nous intéressent toutes et tous: la Démocratie et le Développement et pourquoi je pense que les deux vont de paire.

Tout d’abord et afin de situer un peu les choses, voici quelques « éléments chiffrés ». Ceux-ci sont objectifs ou subjectifs, c’est selon. Mais dans les deux cas, ils sont instructifs.

Le Maroc a été classé 120e au dernier Democracy Index of The Economist, il est 80e au Corruption Perception Index de Transparency International. RSF a également classé le Maroc à la 122e place au Press Freedom Ranking. Enfin, le Maroc est 127e au classement du Human Developement Index de l’UNDP.

Lors d’un débat que j’ai eu avec un certain nombre de mes concitoyens récemment, j’ai été assommé par des réflexions du genre:

La démocratie, c’est le dessert, c-à-d après que l’entrée et la pièce de résistance soient dans le ventre !
La démocratie, c’est du foie gras. Pour en prendre il faut déjà avoir les toasts et le moelleux.
La démocratie ne remplit pas le ventre!

A mon avis, la démocratie et le développement sont complémentaires et se renforcent mutuellement. Le lien entre eux est d’autant plus fort qu’il prend naissance dans les aspirations des individus et des peuples et les droits qui leur sont reconnus. L’histoire montre, d’ailleurs, que les expériences dans lesquelles la démocratie et le développement ont été dissociés se sont, le plus souvent, soldées par des échecs. À l’inverse, l’imbrication de la démocratisation et du développement contribue à enraciner l’une et l’autre dans la durée. En effet, si, pour se consolider, la démocratie politique doit trouver son prolongement dans des mesures économiques et sociales qui favorisent le développement, de même, toute stratégie de développement a besoin, pour être mise en œuvre, d’être validée et renforcée par la participation démocratique.

L’État de droit est le fil qui peut relier la construction et la consolidation de la démocratie à celles du développement, ainsi que le moyen de consolider ce qui est leur socle commun : le respect des droits de l’Homme. En effet, pour que les droits de l’homme soient garantis et pour que la démocratie fonctionne, il faut, non seulement que les communautés et les individus, hommes et femmes, aient accès à la justice, mais aussi qu’ils puissent, en amont, avoir connaissance des lois et les comprendre.

Dans le même ordre d’idées, l’absence de justice compromet directement le développement, d’une part parce que cela favorise les pratiques de mauvaise gestion et de corruption et, d’autre part, parce que cela décourage les investissements et les échanges économiques. Il ne peut, en effet, y avoir de développement dans un contexte d’arbitraire, en l’absence de primauté du droit.

Pour construire, pour institutionnaliser, il faut un minimum de certitude; il faut savoir quelle est la règle applicable et comment elle s’applique. Cette primauté du droit implique, pour l’exercice du pouvoir, la légitimité, la transparence, l’obligation de rendre des comptes. Ces trois éléments, qui sont à la base de la primauté du droit, sont essentiels, tant pour le processus démocratique que pour celui du développement.

Si la relation entre démocratie et développement est désormais avérée, il faut encore l’expliciter et la préciser, tout comme les obstacles à l’émergence d’un développement démocratique durable. Au cours des années 1950-1970, dans la littérature politique, on a beaucoup parlé, on a beaucoup écrit sur  la complémentarité ou sur l’antinomie entre démocratie et développement. On a beaucoup et longtemps soutenu avec force que, pour favoriser le développement, il fallait un minimum d’autoritarisme.

La démocratie était considérée comme un luxe, que les pays pauvres ne pouvaient se permettre ; et donc l’idée de l’antinomie était parfois développée avec force. Je crois que l’expérience a prouvé, dans les années 1950-1980, que le développement pouvait se réaliser parallèlement à la démocratie.

Nous avons l’exemple de l’Inde, un des plus grands États du monde, qui n’a jamais connu un système de parti unique, qui n’a jamais été soumis à un système autoritaire. Même si la démocratie n’y est pas parfaite au niveau local, il y a toujours eu la liberté de la presse, il y a toujours eu des élections assez régulières ou presque régulières et toujours périodiques. Il y a toujours eu alternance et, parallèlement, l’Inde a fait des progrès dans le domaine économique. Il n’y a qu’à comparer le niveau de vie et le revenu par tête d’habitant il y a 40 ans et aujourd’hui.

Et, pendant ce temps, l’Inde a toujours vécu en démocratie. Il est vrai qu’il y a eu aussi quelques contre-exemples.

Ainsi l’Espagne, sous Franco, s’est développée économiquement. Donc on peut dire qu’il n’y a pas antinomie, qu’il peut y avoir en même temps démocratie et développement et aussi développement sans démocratie. Mais, autant l’expérience indienne continue, et heureusement pour les indiens, autant l’expérience franquiste s’est arrêtée, et encore là heureusement pour les espagnols. Ce qui prouve à la fois la viabilité de la coexistence entre démocratie et développement et le fait que le développement sans la démocratie est plutôt un système condamné.

C’est dire qu’il peut y avoir, pendant un temps, développement sans démocratie, mais que, à long terme, les deux sont nécessaires. Je dirais même que, à long terme, le développement ne peut se poursuivre sans démocratie. Ainsi la démocratie n’est-elle peut-être pas nécessairement une condition du démarrage du développement mais bien plutôt une condition de la continuité du développement.

Malheureusement, il est humain qu’il y ait népotisme et corruption dans un gouvernement qui n’est pas contesté, qui n’a pas à compter avec une opposition, une vraie. Ce sont les résultats inévitables des régimes autoritaires. Même en démocratie la corruption existe, mais il y a, parallèlement, la liberté de la presse et la liberté d’expression pour la corriger, ce qui n’existe pas dans les régimes autoritaires. Or la corruption et le népotisme sont un frein au développement.

Je conclurai en empruntant une citation à Churchill: « Democracy is the worst form of government – except for all those other forms, that have been tried from time to time. »

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  • Joe

    Totalement d’accord avec toi : le développement sans démocratie, n’est en fait qu’une perpétuelle fuite en avant…
    Tant qu’un peuple est sous-développé, il est plus facilement « muselable ». Mais une fois qu’il accède à un certain niveau de développement, ses revendications vont inéluctablement émerger. La boucle est ainsi bouclée.

  • Karim

    D’accord avec toi sur le principe. Sauf peut-être pour le cas indien : je ne crois pas que des élections libres et le pluralisme partisan sont synonymes de démocratie, je pense ici à la dictature des castes et des religions.

    N’empêche qu’il faut, à mon avis, s’étendre encore plus sur la dualité développement/démocratie. Je crois que cela fait partie du débat actuel à propos de la dictature illuminée que notre monarchie veut instaurer – Le Roi fait bouger les choses à lui seul, pourquoi changer le statut quo? -

  • http://salamstreet.blogspot.com Moustapha

    je ne sais pas, mais j´ai un peu de réserves, je crois qu´il y a d´autres exemple ou la démocratie et développement ne vont pas de paire, je suis entrain de penser aux pays du golf.
    un exemple illustratif est celui des EAU, il y a dans ce pays un développement des infrastructures et dans l´économie, mais il va sans démocratie ni droits de l´Homme.
    à mon sens, la Démocratie n´est pas une condition préalable au développement, et vice versa. Il ne peut y avoir démocratie, à mon sens toujours, sans mouvements contestataires et protestataires, qui font pression sur l´État pour aboutir au changement démocratique, à plus de liberté et de Droits humains…

  • nadia

    Tu as oublié de citer un chiffre primordial pour la suite de ton article : le taux d’analphabètes/instruits au Maroc.
    Comment parler de développement et de démocratie si une grande partie de la population ne sait ni lire ni écrire, abandonne l’école très tôt,… ?
    Imaginons maintenant une société idéale qui a accédé à l’éducation et au progrès : seriez vous prêts à jouer le jeu de la démocratie à 100% si les extrêmistes musulmans prennent le pouvoir ?

  • Ali Aijjou

    Je partage totalement les grandes lignes de cette contribution,
    Normal, je n’ai jamais cessé de traiter, entre autres, le même thème
    Aussi, je suggère la lecture de :
     » Gouvernance et Dévelloppemnt au Maghreb « , note présentée à l’occasion de la table ronde organisée à Tunis par la Banque Mondiale les: 24 et 25 mai 2005
    Cette note a été présentée par: Edouard Aldahdah , Spécialiste Gouvernance au Centre de la Banque Mondiale pour la Connaissance et la Mise en Réseau au Service du Moyen-Orient et en Afrique du Nord à Marseille.
    Il va sans dire que je réfute toutes les opinions contraires aux idées directrices constituant la structure du rapport préparé par la Banque Mondiale et publié en septembre 2003 sur une « Meilleure Gouvernance au Moyen-Orient et en Afrique du Nord  » et qui comprend aussi des études similaires sur: le commerce, l’emploi et le genre
    Pour les tenants de l’avis que le développement prime la bonne gouvernance et la démocratisation, j’aimerai juste leur rappeler que le Maroc avait, entre 1955 et 1965, le taux d’expansion le plus fort de toute la région MENA et dépasse largement celui des états pétroliers